Le réel au détour

Par Maxime Binet

3 histoires d’Indiens, présenté ce jeudi à 17h30 ainsi qu’à 19h30, est l’occasion de s’initier à l’œuvre d’un monument du cinéma – et de la vidéo –, à savoir Robert Morin, si ce n’est déjà fait. Je l’avoue, je ne sais pas où ce texte devrait commencer, et encore moins où il devrait se terminer. J’aimerais vous parler de toutes les réalisations de Morin, mais la liste n’en finit plus de s’allonger – je n’en ai moi-même visionné qu’une fraction. Il faut une bonne dose d’humilité pour plonger dans l’œuvre de Robert Morin tant elle est vaste, mais surtout tant elle est déroutante. Avec Robert Morin, attendez-vous à être heurtés, manipulés, et – j’imagine –  conscientisés, sans toutefois qu’on vous fasse la morale.

Erik Papatie. Crédit photo : Courtoisie Wapikoni

Erik Papatie. Crédit photo : Courtoisie Wapikoni

Robert Morin est non seulement un cinéaste et vidéaste marginal – de par son style, sa démarche –, c’est aussi et surtout le cinéaste des marginaux. Non seulement les sujets de ses films proviennent toujours de ce que tente d’obscurcir, voire de nier, le soi-disant « grand public », le « bon goût », le « politically correct », mais la forme qu’expérimente Morin pour rendre (justice à) ses sujets est elle aussi débarrassée du conformisme rassurant de la culture de masse. 3 histoires d’Indiens s’intéresse à une minorité visible, dont l’auteur au franc-parler dirait probablement qu’elle est plutôt une minorité invisible tant on évite de s’y attarder[1] ; à savoir : les autochtones du Québec – dans le cas présent, des jeunes Anishnabe (Algonquins) de l’Abitibi. C’est avec ces éléments, encore très vierges pour notre regard – considérant la place faite aux Autochtones dans nos représentations artistiques et culturelles –, que Morin bricole[2] son film.

Au visionnement, on devine bien qu’il s’agit d’une fiction étant donné l’absence de considération des sujets envers la caméra qui les filme, ainsi que les raccords entre les plans. Toutefois, pour paraphraser un cinéaste (Philippe Grandrieux), ce qui est intéressant ce ne sont pas les « raccords », ce sont plutôt les « rapports ». En ce sens, l’aspect documentaire du film ressort davantage que les traits attribuables au cinéma dit de fiction, ce qui induit un regard tout à fait particulier pour le spectateur.

L’utilisation d’une caméra vidéo légère tenue principalement à l’épaule, avec éclairage naturel/ambiant, comme tous les autres indices qui trahissent la fiction, participent autrement d’un rapport à quelque chose d’authentique, qui ne peut se réduire à la mise en scène, à la fiction. On parle du réel. Chez Robert Morin, la fiction est le biais qui permet de révéler les personnes voilées par les/leur personnages. C’est la caméra qui (se) filme, comme dans chaque film du cinéaste-vidéaste, en cadrant un miroir ou en la retournant vers celui qui la tient.

Mises à part qu’elles mettent toutes en scène des « Indiens », les trois histoires qui sont présentées dans ce docu-fiction ne cherchent pas tant à se rapprocher, à se nouer, qu’à révéler des êtres uniques : Érik Papatie, Shayne Brazeau, ainsi que Shandy-Ève Grant, Alicia Papatie-Pien et Marie-Claude Penosway qui y jouent toutes et tous leur propre rôle. À cet égard, il est pertinent de savoir que seule l’histoire d’Érik s’ancre directement dans sa propre existence. Les deux autres histoires sont entièrement scénarisées par Morin. Ces deux modes cohabitant de façon quasi autonome au sein du film amplifient la friction entre le réel et les manipulations, entre l’esprit documentaire et le cadre fictionnel.

Venez apprécier le résultat de la relation qui s’est formée entre Robert Morin et ces jeunes Autochtones de l’Abitibi par le biais de ce projet artistique, sorte de fiction fabulée et ludique où les traces du chemin parcouru comptent autant que la destination[3].

Nous aurons d’ailleurs la chance d’accueillir Érik Papatie pour discuter du film et de ce qui entoure la production de 3 histoires d’Indiens, mais également pour parler de sa propre production puisqu’il est, tel que présenté dans le film, un vidéaste très concerné par sa communauté. Érik Papatie a notamment participé à la Wapikoni mobile. Il sera accompagné de Ronny Wabanonkik et Melina Richmond. Sera également présent, Philippe Chaumette, accompagnateur de la Wapikoni mobile de 2007 à 2011. Tous trois nous permettront de faire le pont entre fiction(s), perception(s), et réalité(s) des Autochtones.

C’est un rendez-vous !

[1] Il qualifiait d’ailleurs d’« apartheid », la situation des autochtones au Canada et au Québec lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle diffusée le 6 avril dernier, à ICI Radio-Canada Télé.

[2] Considérez que l’utilisation du verbe « bricoler » n’a absolument pas une résonnance péjorative. Au contraire, je trouve que cela illustre bien, à la fois, le caractère innovateur et le peu de moyens (financiers) permettant de qualifier le travail du cinéaste-vidéaste, quand on sait que les films populaires jouissent de budgets faramineux pour nous répéter les mêmes sujets sur les mêmes canevas.

[3] La production du film s’est déroulée sur quatre ans et on peut aisément croire que cette longue durée est une condition essentielle de l’œuvre qui résulte.

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